Nourrie par une première formation en architecture, la photographe Lola Cacciarella construit une œuvre sensible et résolument contemporaine. Ses images, épurées et instinctives, saisissent autant les lieux que les présences qui les traversent. Du quotidien des cafés aux paysages mouvants du mont Bromo, elle compose des récits visuels où la couleur, la lumière et les formes dialoguent avec finesse.
Bonjour Lola, comment ça va ?
Bonjour, je vais très bien. Le printemps est de retour, le soleil aussi, ça fait du bien.
Ton histoire, ton parcours photographique en quelques mots ?
Après le baccalauréat, j’ai intégré l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles pendant trois ans. Même si je n’ai finalement pas poursuivi dans cette voie, cette formation m’a énormément apporté. Elle a profondément façonné mon regard, et je suis certaine que mon approche de la photographie ne serait pas la même sans elle. J’ai toujours eu envie de devenir photographe. Comme beaucoup, le déclic s’est affirmé pendant le deuxième confinement : j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose qui me ressemble davantage. Le rythme très cadré de l’architecture, souvent derrière un ordinateur et dans une routine quotidienne, ne me convenait pas, et c’est ce qui m’a poussée à arrêter. Avec la photographie et la vidéo, j’ai découvert une liberté totalement différente : pouvoir accéder à des lieux, rencontrer des personnes, vivre des expériences auxquelles je n’aurais jamais eu accès autrement. Chaque journée est différente. Un jour, je peux être en résidence au pied d’un volcan ; le lendemain, tourner une vidéo culinaire ou préparer une exposition. J’aime cette variété, cette diversité des expériences, et surtout les rencontres qu’elle permet.




De quelle manière l’architecture influence ton travail de photographe ? Ton rapport à l’espace et à la construction visuelle doit être différent…
Mon passage en école d’architecture exerce forcément une forte influence. Je suis très attentive à l’espace, à la géométrie, aux lignes, qui guident souvent mon regard. Pour moi, l’architecture ne se limite pas aux bâtiments : il y a aussi une architecture du corps, de la lumière, des formes… Des architectures mouvantes et éphémères que la photographie permet de saisir et de préserver. Elle révèle comment nous habitons un lieu, comment nos corps se déplacent, et comment nous interagissons avec l’espace et avec les autres.
Tes photos cherchent davantage à faire ressentir qu’à tout montrer et il se dégage une forme singulière d’esthétisme très épurée…Et les couleurs donnent également une véritable force visuelle à tes séries narratives…
Oui, je compose souvent des séries à partir d’images prises dans une même temporalité ou sur un même territoire. Mais j’aime aussi penser mon travail comme une seule et grande série en constante évolution. Une sorte de mosaïque qui s’enrichit au fil du temps. Chaque photographie en est un fragment. Ce qui m’attire, ce sont souvent des détails : une forme, une lumière, une couleur. La lumière structure l’image et guide mon regard, tandis que la couleur relie l’ensemble. Certaines images, plus discrètes, viennent en valoriser d’autres. Comme les pièces d’un puzzle, elles composent peu à peu un tableau de mon quotidien, fait de sensations et d’instants marquants.
Ta série sur le café est aussi très intéressante, comment est venue l’idée de ce thème ?
C’est une série un peu à part, qui s’inscrit dans une temporalité plus longue que mes autres projets. J’avais réalisé plusieurs séries à l’étranger, souvent sur des périodes courtes, et je ressentais le besoin de travailler sur quelque chose de plus ancré dans mon quotidien. Je me suis alors rendu compte que je passais énormément de temps dans les cafés. J’ai aussi découvert le travail de Dike Blair, notamment son livre Drawings, qui m’a beaucoup inspirée. J’y travaille, en tant que serveuse, mais aussi pour mes projets en photographie et vidéographie, car je n’aime pas travailler chez moi. C’est aussi un véritable lieu de vie : j’y écris, j’y retrouve des amis, j’observe. Pour l’instant, la série est uniquement composée de photographies, mais elle pourrait évoluer. Je prête aussi beaucoup d’attention aux objets qui m’entourent : leur forme, leur matière, leur couleur participent à l’atmosphère d’un moment et influencent ce que je décide de photographier. C’est une série réalisée entièrement au téléphone. Je voulais explorer cet outil et voir ce qu’il permettait. C’est très différent de l’appareil photo : celui-ci me plonge dans un autre univers, tandis que le téléphone crée une certaine distance avec le sujet mais me permet de rester plus connectée à ce qui se passe autour de moi.


Parle nous un peu de ton livre « La forme que le vent donne aux nuages »… Comment s’est il construit ?
La Forme que le vent donne aux nuages est une autoédition de 204 pages, réalisée en juin 2024 à l’occasion de mon diplôme à l’école Gobelins. Le projet est né lors d’une résidence de deux semaines en Indonésie. Il pose un regard sur le mont Bromo, un volcan situé à l’est de Java, dans le parc national de Bromo Tengger Semeru. Véritable emblème de la région, ce joyau fumant est au cœur des croyances des Tengger, qui le considèrent comme un lieu sacré. C’est également un incontournable des itinéraires touristiques : les visiteurs traversent une large caldeira avant de commencer, à l’aube, l’ascension du volcan. Ils se voient alors proposer de choisir entre la voiture, les chevaux ou encore la marche pour réaliser ce parcours. Alors que les touristes partent faire l’ascension, un hameau éphémère se construit chaque jour au pied du volcan, véritable épicentre de l’activité touristique. Presque désert au cours de la journée, ce paysage de sable change complètement au lever du soleil. En quelques instants, cette fosse de poussière se remplit et devient un lieu plein de vie. Le livre propose une vision de ce hameau éphémère à travers la récurrence des formes et des présences : les parasols qui nous emportent ailleurs, les portières de 4×4 qui stationnent, les chevaux aux crinières colorées, ou encore les présences humaines qui succèdent. Autant de motifs qui reviennent sans cesse et offrent un accès aux différents visages de ce lieu hors du temps. La Forme que le vent donne aux nuages, est une phrase légèrement modifiée issue du roman Les Villes invisibles d’Italo Calvino. Construit comme une succession de descriptions poétiques et philosophiques de villes imaginaires, ce texte a été une source d’inspiration majeure dans mon travail. À travers la diversité des atmosphères, des rythmes et des points de vue, les récits de Calvino ouvrent un espace de projection et de rêverie. Ils évoquent des villes façonnées autant par leurs habitants que par leur architecture, et proposent une multitude de manières d’habiter un même territoire. Cette approche me rappelle cette immense mer de sable où, chaque jour, le soleil se lève, les visiteurs arrivent et le brouhaha s’installe peu à peu. Selon l’heure et la lumière, le lieu révèle des visages très différents. Le vent souffle en continu dans la caldeira, emporte les cendres, les cerfs-volants et les parasols, ainsi qu’une épaisse fumée, semblable à des nuages s’échappant du volcan.





Quel est ton regard sur l’IA et l’utilises-tu ?
Je n’utilise pas du tout l’intelligence artificielle dans ma pratique. Mes images ne sont jamais pensées à l’avance : je me laisse guider par l’intuition. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience du moment, ce que l’acte de photographier produit en moi. L’intelligence artificielle, par nature, reste limitée : elle est dépourvue de sensations et de sentiments, et réduit considérablement l’acte en lui-même. Elle produit des images à partir d’un ensemble de données existantes, là où, en tant qu’humains, nous sommes en prise directe avec le réel. Pour moi, photographier, c’est être traversée par une situation, un lieu, une lumière, c’est une expérience physique autant que sensible. Je rejoins ce que disait Ugo Bienvenu dans une interview : « À quoi ça sert de vivre si c’est pour déléguer la plus belle des tâches de l’humanité, qu’est l’imagination, à quelque chose qui n’est pas humain et ne va pas nous parler ? … Si, là tout de suite, une IA génère une image, elle le fait avec le passé de l’humanité, alors que nous, on intègre le vivant, on actualise les formes. » Cette idée résonne beaucoup avec ma manière de travailler : il y a dans la photographie une relation au présent, au corps, au monde, que je ne retrouve pas dans ces outils. Je ne suis pas particulièrement effrayée ni contre son développement, mais son usage irait à l’encontre de ma vision de la photographie.



Pour te suivre en ligne ?
Principalement sur mon site internet, qui est le support qui me ressemble le plus et que je peux faire évoluer librement : lolacacciarella.com. Et aussi sur Instagram : @lolacacciarella
Quels sont tes projets pour les semaines et mois à venir ?
J’expose du 2 au 6 avril à la galerie Cor, à l’occasion d’un concours organisé par l’association Les Filles de la Photo et Maje. Le vernissage aura lieu le 2 avril, et j’y présenterai ma série « Brume de peau », réalisée à Rio de Janeiro en 2022.
