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Studio Marcel Poulain, Interview

Formés à Eindhoven, réunis à la Design Parade de Toulon, Clémence et Geoffrey signent leurs créations d’un troisième nom : Marcel Poulain, synthèse de leurs deux sensibilités. De Bali au Mobilier national, leur démarche fait toujours du récit le point de départ — celui qui guide la matière, la forme et la finition. Découverte d’un design qui se raconte autant qu’il se regarde.

© photographies : Lucile Casanova / Veuve Cliquot

L’histoire de votre rencontre et de la création du studio ?
La cinquième Design Parade Toulon, un tournant pour vous ?

Nous avons étudié tous les deux à La Design Academy d’Eindhoven aux Pays-Bas et c’est là-bas que nous nous sommes rencontrés. Nous avons eu l’occasion de collaborer sur des petits projets en tant qu’étudiants mais la Design Parade de Toulon était le premier projet d’intérieur et de design sur lequel nous nous sommes penchés à quatre mains en tant que jeunes designers. C’était l’opportunité de créer une atmosphère autour des objets que nous avions dessinés et de proposer une immersion globale dans une vision scénarisée de la Méditerranée. Nous y avons fait la rencontre d’Hervé Lemoine et des équipes du Mobilier national et avons obtenu le prix lié au festival permettant d’accéder à une résidence de création de neuf mois. C’est à ce moment-là que nous avons officialisé la création du studio Marcel Poulain.

Vous avez été lauréats du programme ADIR en 2024…
Cette résidence a été une formidable immersion dans une culture riche, très différente de la nôtre. Le format nous a séduits : quatre semaines à Bali pour rencontrer les artisans et la galerie CushCush et nous nourrir de tout ce que nous y découvrions, puis un retour en France pour décanter et créer. Ce temps long a profité au projet, nous permettant notamment de concevoir des textiles sur mesure et des éléments sculptés. Dress Me Up !, qui en résulte, associe un fauteuil et ses tenues en poleng et en songket, textiles emblématiques de l’île. Le projet s’inspire du lien très fort que les Balinais entretiennent avec leur environnement : croyant que les esprits peuvent habiter objets et structures, ils les « habillent » lors de leurs cérémonies en signe de respect. Nous avons donc imaginé un fauteuil en bois à habiller comme un personnage, enveloppé de deux tenues tissées en fils de soie aux pigments naturels. Inspiré des métiers à tisser portables des artisans balinais, il s’assemble sans colle grâce à des mécanismes de bois qui le rendent entièrement démontable et transportable. Ses clés d’assemblage évoquent les bijoux raffinés et les fleurs d’hibiscus arborés pendant les cérémonies.

Comment travaillez-vous tous les deux au quotidien avec deux profils différents ?
Nos deux sensibilités s’unissent dans tous les projets. Nous les pensons ensemble et les nourrissons de nos deux univers et références distinctes comme un dialogue. Clémence est plus à l’aise dans la conceptualisation et dans le choix des matières et des tonalités, quand le point fort de Geoffrey est de concrétiser nos idées en réalisation. Mais nous travaillons en relais et toujours à quatre mains. Nous avons pensé Marcel Poulain comme une tierce personne de notre studio, la synthèse qui nous permet d’avoir une objectivité du goût relative : notre mot d’ordre est de nous assurer qu’un projet ne soit ni trop Clémence ni trop Geoffrey mais bien Marcel Poulain.

Studio Marcel Poulain

De quelle manière concevez-vous un projet ? L’écriture d’un scénario constitue la première étape ? L’identité du studio se forge dans le récit avant la forme ?
Le design est selon nous un médium pour raconter des histoires. En tant que designers, on orchestre et dessine la rencontre entre des savoir-faire et des matières. On accompagne les gens dans leur quotidien, en essayant de projeter les besoins d’aujourd’hui et de demain en s’émancipant des tendances. Le design auquel on est sensibles ne s’ancre pas dans une temporalité précise, il dure dans le temps et dans le cœur des gens. Effectivement nous initions toujours les projets par un brief conceptuel, ça nous permet d’ancrer les fondations et c’est très important quand on se perd parfois dans des pistes créatives exponentielles, pour recentrer le propos. On se réfère à cette histoire pour guider nos choix, pourquoi une matière plus qu’une autre, ou une finition / une forme. C’est comme si le récit guidait la forme, sans cela nous errons et n’arrivons pas à concrétiser notre pensée en un design palpable et juste.

Un objet ne vit jamais seul finalement ? Il raconte l’histoire de ceux qui l’ont imaginé et fabriqué et du lieu dans lequel il prend place ?
Oui, la contextualisation d’un projet est très importante pour nous. Ce sont ses racines, mais c’est aussi beau quand l’objet s’affranchit de tous ces récits et vit par lui-même. Dans la façon dont nous travaillons, l’histoire initiale guide le processus de création, et nos projets sont toujours présentés avec du texte car il y a une longue réflexion derrière. Souvent, ce sont des créations complexes, tant visuellement que sémantiquement car elles synthétisent beaucoup d’idées. C’est la valeur sentimentale que l’homme porte aux objets qui l’entourent qui nous intéresse. On est sensibles aux objets anciens vecteurs de mémoire et de souvenirs, et de l’attachement que plusieurs générations y portent.

Parlez-nous un peu du projet Terence avec le Mobilier national et le Lit National ?
Nous avons eu carte blanche pour créer un meuble sans restriction, avec la sécurité d’une création d’excellence et une enveloppe qui nous permettait de réaliser une idée novatrice. Travailler avec des artisans et techniciens chevronnés nous a permis de relever un vrai défi technique, invisible dans l’aspect final. Pour cette pièce conçue avec l’ARC (Atelier de Recherche et de Création du Mobilier national), nous nous sommes tournés vers l’histoire de l’institution et l’itinérance de ses collections. Nous avons choisi le canapé, meuble contraignant à déplacer, pour le repenser sous forme mobile, et observé les caisses de bois servant à stocker et transporter les pièces. Tout cela nous a menés vers la malle : un mobilier qui serait aussi sa propre protection. Deux références ont nourri le projet : une histoire de Benjamin Franklin évoquant une chaussette repliée sur elle-même, à la fois contenant et contenu ; et une photographie de Thierry Bouët montrant Arnaud Montebourg endormi sur un canapé deux places dans son bureau de ministre, cette image du politicien qui ne dort jamais.

D’où l’idée d’un canapé confortable qui ne prend que peu de place. Pour un meuble léger et transportable, la question des matériaux s’est vite posée. Souhaitant un bel objet d’artisanat restaurable, nous avons écarté les matériaux synthétiques au profit du bois, facile à mettre en forme en multiplis et capable de se patiner, nous voulions que chaque rayure participe à l’histoire du meuble. Nous avons opté pour un multiplis de monoplacage, uniquement du frêne, afin que les futures restaurations soient moins visibles, et pour des huiles teintées d’un laboratoire belge permettant des reprises par petites touches. Côté tapisserie, refusant les mousses synthétiques tout en cherchant la légèreté, nous avons découvert le Lit National, manufacture EPV : ils travaillent la laine de France additionnée d’un latex biosourcé, et non d’origine pétrolière, pour le confort.

Vous considérez-vous un peu (sans prétention bien sûr) comme des ambassadeurs du design français ?
Même sans prétention … loin de là. Le fait d’avoir fait nos études puis travaillé à l’étranger tous les deux (Pays-Bas, Italie, Pologne, Israël), nous a éloigné de l’héritage du design français. Notre approche se concentre principalement sur le récit, et celui-ci peut être attaché à différentes nationalités, inspiré par des voyages et d’autres formes d’art. Par exemple, lorsque la galerie Balinaise Cush-cush nous propose une résidence, notre objectif est de mettre en avant la culture balinaise en y apportant notre twist, notre méthode de réflexion. Le résultat n’est en rien un design français et ne cherche surtout pas à l’être.

L’IA joue-t-elle un rôle dans votre métier aujourd’hui ?
Bien sûr, comme pour beaucoup de métiers utilisant des outils numériques. Néanmoins, dans notre activité, les matériaux et les savoir-faire jouent un rôle prépondérant, à ceux-ci se greffent une sensibilité et une expertise nécessaires pour réaliser un design qualitatif. Dans nos projets, le concept et la narration jouent un rôle majeur, pour cela nous aimons nous nourrir d’archives papier, de livres, de vieux documentaires et films. C’est au fil de ces recherches que le concept infuse et se précise lentement. Nous pourrions utiliser l’IA comme un assistant de recherche transversale mais nous n’aurions plus de surprise, car nous tombons parfois sur des références que nous ne cherchions pas et qui ouvrent de nouvelles perspectives. De ces pas de côté naissent de beaux virages créatifs.

Un projet dont vous rêvez ?
Nous serions ravis d’accompagner des clients dans l’aménagement d’un hôtel et/ou d’un restaurant et dans l’élaboration d’un univers qui se déclinerait du couvert au gîte, dans un lieu lié au patrimoine pour l’aspect historique ou isolé dans la nature. Offrir à des clients une expérience unique, douillette, amusante et rafraîchissante pour des moments d’escapade et, par ce biais, devenir créateurs de souvenirs nous plairait beaucoup. Nous adorerions aussi accompagner des entreprises du patrimoine vivant, porteuses d’une histoire et de savoir-faire particuliers dans la création d’objets ou de scénographies.

Quels sont vos projets actuellement ?
Nous travaillons actuellement sur deux projets résidentiels (un appartement et une maison) et accompagnons une marque de sellerie de luxe française dans l’élaboration d’événements au sein de l’une des boutiques mères à Paris. Il s’agit de collaborations avec des artistes dont nous réalisons les scénographies. L’occasion, pour nous de raconter de nombreuses histoires d’être inspirés par leurs métiers et leurs approches variées autour d’un thème que nous commençons à bien connaître : celui de la piscine.

marcelpoulain.com
info@marcelpoulain.com
Instagram : @marcelpoulainstudio

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