À contre-courant d’un design lissé ou trop sage, Jean-Baptiste Fastrez revendique le droit à l’étrangeté, au décalage, à la narration. Ses pièces, familières et pourtant déroutantes, interrogent notre lien aux objets autant qu’elles bousculent nos habitudes visuelles. Entre édition industrielle, projets expérimentaux et scénographies, il construit une œuvre qui refuse les frontières et préfère les frictions créatives.

Bonjour Jean-Baptiste, ton histoire avec la création et tes premiers pas dans le monde du design…
J’ai toujours été attiré par le travail manuel et la fabrication au sens large. Enfant, je dessinais, je faisais de la musique… j’avais déjà ce goût pour la recherche artistique et pour les formes. Après le bac, je me suis orienté vers le design automobile, ce qui m’a permis de mettre un premier pied dans le design et de développer une vraie démarche conceptuelle. Ensuite, l’ENSCI à Paris a été une suite logique : un lieu où j’ai pu affiner ma manière d’observer, d’inventer, de construire des récits d’objets.



Après ton diplôme de l’ENSCI de Paris, tu as intégré le studio des frères Bouroullec… Ce fut une expérience marquante ?
Oui, essentielle même. J’ai commencé comme stagiaire avant d’être embauché. J’y ai découvert, durant deux ans, une véritable culture de projet :
la précision dans la forme, la rigueur du dessin, le rapport très particulier qu’ils entretiennent avec l’édition et la fabrication. Leur capacité à articuler industrie, galeries et savoir-faire artisanaux m’a marqué. C’était comme un prolongement très concret de mes études, un apprentissage de la discipline et de l’exigence.
Tu as ensuite ouvert ton studio en 2011, spécialisé sur le design d’objets et d’espaces….
L’ouverture du studio a suivi l’obtention du Grand Prix du Jury de la Design Parade à la Villa Noailles. Cette distinction m’a permis de rencontrer mes premiers éditeurs et partenaires, et de m’établir rapidement en tant qu’indépendant. Ce moment a vraiment lancé la dynamique.


Ton travail se partage entre collaborations avec de grands éditeurs et éditions plus artistiques. La dimension industrielle et les séries limitées… Tu as une approche transversale sans opposer ces mondes ?
Oui, j’essaie d’éviter les frontières inutiles. Pour moi, ces deux univers se nourrissent mutuellement. Que je conçoive un objet produit en série ou une pièce plus expérimentale pour une galerie, je cherche à activer les mêmes leviers : forme, matière, usage et sens. Le design permet de répondre à un problème qu’on pose sur la table, mais ce problème peut être industriel, narratif, technique ou symbolique. Les contextes changent, les contraintes aussi, mais les ponts sont nombreux. Aujourd’hui, je crois qu’il est plus intéressant de circuler entre les modes de production que de les opposer. J’ai la chance d’avoir de multiples opportunités et je fais le choix de les accueillir. Il y a autant d’histoires que de projets et des multitudes de possibles et de scénarii dans ma manière de voir le design.

Comment appréhendes-tu la création d’un objet ou d’une pièce de mobilier ?
J’essaie toujours de créer une forme de surprise, de proposer une expérience nouvelle. La dimension narrative est centrale dans ma démarche : les objets sont pour moi des médias, des véhicules d’histoires. Ils questionnent notre époque, nos comportements, notre imaginaire collectif… tout en restant des objets utiles. Je me demande toujours : qu’est-ce que cet objet raconte ? Quelle relation propose-t-il ? Il y a souvent dans mon travail une tension entre familiarité et étrangeté : des formes qui évoquent quelque chose — un archétype, une silhouette, un souvenir — mais qui s’en écartent juste assez pour ouvrir un espace d’interprétation.
Quelle est ton approche vis-à-vis des matériaux ?
Je choisis les matériaux en fonction du projet. Ce qui m’intéresse, c’est ce que la matière peut dire : son origine, sa mémoire, ses contraintes. La matière est un élément de narration en elle-même. Les procédés de fabrication nourrissent beaucoup mes projets. J’aime entretenir un dialogue permanent avec les fabricants, comprendre les limites, contourner les obstacles, trouver le chemin le plus juste. Les imprévus arrivent toujours, il faut savoir composer avec eux. La céramique, par exemple, ouvre sur un champ de formes immense et porte une qualité hybride : artisanale, presque ancestrale, tout en restant très contemporaine lorsqu’on la déplace ailleurs.

Quelques mots sur ta collaboration avec Monoprix présentée en septembre dernier ?
Cette collaboration s’inscrit dans la continuité des projets menés par Monoprix avec différents designers. Le tempo du projet m’a amené à travailler autour d’objets du quotidien en métal : bougeoirs, vide-poches, miroir, tabouret, vases… L’idée était de revisiter des classiques de la maison et de leur injecter un regard un peu décalé. Chaque objet a sa petite histoire, son scénario. C’est aussi ce que j’aime dans le design : cette diversité d’échelles et de situations.
Quelle place l’IA a-t-elle dans ton quotidien de designer ?
Pour l’instant, une place assez réduite. Je n’ai pas encore trouvé une manière satisfaisante de l’intégrer au processus créatif. J’ai sûrement besoin de mieux maîtriser la formulation des prompts pour en tirer quelque chose. Aujourd’hui, je m’en sers principalement pour corriger ou structurer des textes de présentation. Je la vois davantage comme un assistant qu’un véritable outil de conception.

Tes projets du moment et pour les mois à venir ?
Je ne peux pas citer tous les projets en cours, mais je peux dire que je travaille sur du mobilier intégré à une installation pour le Mobilier National. Je collabore aussi avec le musée des Arts Décoratifs de Bordeaux sur le mobilier d’accueil, et je poursuis plusieurs scénographies pour des centres d’art et une boutique. Et puis ma collaboration avec Moustache continue : de nouveaux objets verront bientôt le jour.
