Formé à l’école Boulle puis passé chez Andrée Putman et Christophe Delcourt, Anthony Guerrée a façonné son univers de designer autour de l’élégante exploration des formes et des matériaux tout en s’appuyant sur un dialogue constant entre tradition et innovation. À travers ses collaborations menées avec des artisans d’exception, il façonne des pièces où chaque détail raconte une histoire.
Bonjour Anthony, racontez-nous votre parcours dans les grandes lignes ?
J’ai découvert le design très jeune, par le dessin et la curiosité. Personne dans ma famille ne connaissait vraiment ce domaine, mais en lisant des magazines et en visitant des portes ouvertes, j’ai su que c’était ma voie. J’ai commencé mes études en arts appliqués à Caen à 15 ans, puis j’ai poursuivi ma formation à l’École Boulle à Paris. Par la suite, j’ai travaillé chez Andrée Putman et Christophe Delcourt, avant de lancer mon propre studio. Aujourd’hui, je collabore avec des éditeurs et des artisans pour créer des collections qui explorent la mémoire des formes et la puissance des matériaux.

Comment vos expériences au sein du Studio Andrée Putman et chez Christophe Delcourt ont-elles nourri votre démarche de designer ?
Chez Andrée Putman, j’ai appris l’importance de l’élégance intemporelle et du détail. Chaque projet racontait une histoire, avec une recherche constante d’équilibre et de sobriété. Chez Christophe Delcourt, j’ai découvert la relation précieuse entre le designer et les artisans. J’y ai affiné ma sensibilité aux matériaux et à la fabrication, en comprenant que la main de l’artisan prolonge l’intention du dessin.


Vos créations semblent dialoguer avec l’histoire et la littérature, notamment avec votre collection de sièges Les Assises du Temps Perdu, inspirée de l’œuvre de Proust. Quel rôle joue la narration dans votre travail ?
La narration est essentielle. Chaque objet est pour moi un fragment d’histoire à raconter. Les Assises du Temps Perdu sont nées de ma fascination pour l’œuvre de Proust, mais plus largement, je cherche à ancrer mes créations dans une continuité culturelle. Concevoir un meuble, c’est instaurer un dialogue avec le passé tout en y insufflant une vision contemporaine.

Vos pièces créent un lien entre les époques, comment parvenez-vous à équilibrer tradition et innovation ?
Je vois la tradition comme un socle, une source d’inspiration inépuisable. Les savoir-faire anciens me guident, mais je les revisite avec des lignes épurées et des usages d’aujourd’hui. Par exemple, pour Assemblages, je joue sur des contrastes de matériaux en intégrant des fragments de marbre recyclé, ce qui confère à chaque pièce un caractère unique et inscrit le geste artisanal dans une réflexion sur la durabilité.

Quelle est votre relation aux matériaux ? En choisissez-vous un pour raconter une histoire, ou est-ce lui qui vous guide dans le processus de création ?
C’est un dialogue. Parfois, c’est la matière qui initie la forme : un morceau de marbre avec ses veines singulières peut inspirer une silhouette. D’autres fois, c’est l’histoire que je veux raconter qui me conduit à un matériau spécifique. Mais toujours, je respecte l’essence du matériau et je cherche à révéler sa beauté intrinsèque.


Vous collaborez avec des artisans aux savoir-faire d’exception. Quelle place tient le dialogue avec eux dans l’élaboration de vos pièces ?
Le dialogue avec les artisans est fondamental. Leur savoir-faire est une source d’apprentissage constante, et j’aime que mes dessins soient enrichis par leurs gestes et leur expérience. Ensemble, nous explorons des techniques, ajustons des détails et poussons les limites des matériaux. Cette collaboration nourrit profondément mon processus créatif.

Comment imaginez-vous le futur du design ? Pensez-vous que la responsabilité environnementale transforme profondément le métier de designer ?
Je pense que la responsabilité environnementale n’est plus une option, mais un impératif. Le futur du design passe par des objets pensés pour durer, tant sur le plan esthétique que fonctionnel. Le réemploi, l’économie des ressources et la valorisation des savoir-faire locaux sont des enjeux majeurs qui redéfinissent notre métier. Créer moins, mais mieux, en s’ancrant dans une réflexion sur l’impact de chaque pièce.
Utilisez-vous l’IA dans votre quotidien de créateur ?
Pas encore de manière systématique, mais je suis curieux de son potentiel. L’IA pourrait être un outil intéressant pour expérimenter des formes, optimiser des processus de conception ou visualiser des variantes de projets. Mais pour moi, rien ne remplacera l’intuition du geste et la relation directe avec la matière.
Quels sont vos projets du moment et ceux à venir ?
J’explore de nouveaux territoires, en développant des objets plus petits comme des luminaires ou en expérimentant davantage avec le verre. J’aimerais réaliser un projet inspiré par les poèmes que j’écrivais plus jeune — pourquoi pas une collection d’objets en verre, jouant sur la sonorité commune entre verre et vers ?
Enfin, je suis toujours attiré par l’idée de collaborations internationales, pour mêler ce « je ne sais quoi » français à des influences culturelles diverses, et enrichir ma pratique avec de nouveaux regards.
